Perseverare diabolicum

Chacun connaît la locution latine Errare humanum est, qui se poursuit – ce qui est souvent oublié – par perseverare diabolicum.

Ségolène Royal nous a donné, il y a quelques semaines, un bel exemple d’entêtement dans l’erreur. Nous avons évoqué ici même (n° 152, été 2015), le séjour de la ministre à Cuba aux côtés de François Hollande en mai 2015. La délégation française d’alors était sur un petit nuage après sa rencontre avec Fidel Castro. L’ex-compagne de notre futur ex-président était fière d’annoncer à la communauté française de l’île : « J’ai déjeuné à côté de Fidel Castro ». Et elle soulignait le caractère « mythique » de l’instant.

C’est donc presque naturellement que Ségolène Royal a été désignée pour représenter la France aux obséques du dictateur cubain le 4 décembre 2016. Peut-être d’ailleurs s’est-elle portée volontaire, attirée qu’elle a pu être par le côté « historique » du moment. Car, pour elle, Castro est « un monument de l'histoire ».

Là-bas, Ségolène Royal a défrayé la chronique par ses déclarations pour le moins fracassantes. C’est ainsi qu’elle a affirmé que « grâce à Fidel Castro, les Cubains ont récupéré leur territoire, leur vie, leur destin. Ils se sont inspirés de la Révolution française sans pour autant connaître la terreur qu'il y a eue pendant la Révolution française ». Pour la ministre, Cuba est un pays qui « protège son patrimoine, qui interdit les prédateurs, qui a réussi aussi à faire en sorte qu'il y ait une propreté, une sécurité vraiment remarquables, que l'on n'atteint pas dans beaucoup de pays qui donnent aujourd'hui des leçons de droits de l'Homme ». Quant aux prisonniers politiques sur l’île, Madame Royal se demande où ils peuvent bien être : « quand on demande des listes de prisonniers politiques, on n'en a pas. Et bien fournissez-moi des listes de prisonniers politiques, à ce moment-là on pourra faire quelque chose ».

La représentante française a donc rapidement tiré un trait sur les 100 000 Cubains victimes de la répression communiste, et sur le cinquième de la population insulaire qui vit en exil. Tout cela ne compte pas.

C’est tellement énorme que nombre de commentateurs se sont demandés si Ségolène Royal n’avait pas abusé du rhum lors de ses différents séjours. C’est une explication à laquelle je ne crois pas. En effet, le 7 décembre, une fois revenue à Paris, Madame Royal persistait en twittant : « Un pays qui accueille 4 millions de touristes ne peut pas être une dictature ». Ce n’est donc pas la boisson combinée à la moite chaleur des Tropiques qui peut seule expliquer ces propos inconséquents.

Syndrome du voyageur ?

Une autre piste – plus prometteuse – est celle du « syndrome du voyageur». Il s’agit d’un trouble psychique – et parfois psychiatrique – dont souffrent des personnes, « normales » au départ de leur voyage, lorsqu’elles sont confrontées à certaines réalités du pays visité.

Un des plus connus est le « syndrome de Paris » qui frappe les Japonais, et même essentiellement les Japonaises. Ces dernières ont tellement idéalisé la « Ville lumière », capitale de la mode, du romantisme et de la culture, qu’elles sont stupéfaites de découvrir la réalité : une ville sale, des serveurs de restaurants et des chauffeurs de taxi désagréables, des transports en commun défectueux, des grèves à tire-larigot, des vols à l’arraché, des Français bruyants et familiers, etc. Certaines Japonaises tombent malades : dépression, anxiété, délires… A tel point que l’hôpital Sainte-Anne a ouvert une consultation spécialisée dès 1988.

Il est plausible que Ségolène Royal ait été atteinte de ce mal. Mais alors comment expliquer qu’en Chine, en 2007, elle ait déclaré : « J'ai rencontré un avocat qui me disait que les tribunaux chinois sont plus rapides qu'en France. Vous voyez : avant de donner des leçons aux autres pays, regardons toujours les éléments de comparaison ». Serait-elle également sujette au « syndrome de Pékin » ? Les experts consultés m’ont affirmé que c’était peu probable. À ce jour, ils ne connaissent pas de cas de « syndrome du voyageur » multiple, c’est-à-dire portant sur plusieurs destinations chez une même personne.

Un mal plus profond : le socialisme

Il nous faut donc chercher une troisième piste. Et Jean-Luc Mélenchon va nous y aider. Dans son dernier livre, il raconte la campagne électorale de 1974 qu’il a menée pour François Mitterrand. Les militants qu’il rencontre à ce moment là « n’avaient absolument rien de ‘reformistes’, pour être franc. Ils étaient parfaitement révolutionnaires, ils voulaient mettre en place le socialisme ». D’ailleurs précise-t-il, les socialistes avaient « leur déclaration de principes où il était clairement dit que le marxisme était leur source d’inspiration et le capitalisme le système à renverser ».

On comprend mieux ainsi pourquoi le 10 mai 1981 a été vécu, par certains, comme le grand soir. « François Mitterrand, nous dit Mélenchon, à la différence de ses successeurs, est adossé sur l’espérance révolutionnaire du Programme commun et de l’Union de la gauche ».

Jean-Luc Mélenchon rappelle que dans la période de 1983, il était « dans la mouvance de Pierre Joxe qui était alors très marxiste, comme beaucoup d’autres. Dans cette mouvance, on nous récitait le catéchisme sur la baisse tendancielle du taux de profit à toutes les réunions ». En 1988, il se souvient avoir croisé Lionel Jospin qui lui dit « Moi je suis toujours sur la même vision de l’histoire », c’est-à-dire celle où l’on pense que « les masses populaires vont agir », qu’il va y avoir « un grand débordement populaire » ! Bref, 1936. Un Jospin que Mélenchon accompagne avec bonheur après la présidentielle de 1995, car il résiste « aux clintoniens et aux blairistes ». Alors qu’il est Premier ministre (1997-2002), le même Jospin explique lors d’un congrès de l’Internationale socialiste « qu’il faut renouer avec la critique marxiste des inégalités ».

Mélenchon nous dit donc que les socialistes français ont toujours été marxistes, et qu’ils cherchent à instaurer une société socialiste au sens où Marx l’entendait. Tout cela serait aujourd’hui derrière nous ? Détrompez-vous. Dans sa « charte pour un progrès humain » adoptée par son bureau national le 18 novembre 2014, le Parti socialiste réaffirme son admiration pour le modèle de société existant derrière le Rideau de fer jusqu’en 1989. En effet, on peut lire, page 10 de la charte, que « depuis la chute du Mur de Berlin, la représentation de la société désirable, alternative à l’ordre existant […] s’en trouve diluée, quand elle n’a pas disparu. Cette éclipse du ‘but final’ provoque une crise de sens pour les citoyens et frappe à la source l’énergie militante. » En clair, les socialistes sont perdus : le « but final » – le socialisme réel – a disparu, le grand soir n’aura pas lieu. Ils ne savent plus à quel saint se vouer.

On comprend mieux alors qu’un séjour à Cuba ou à Pékin puisse provoquer un tel trouble chez Ségolène Royal et ses collègues. Vivre le socialisme provoque irrémédiablement le délire.

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