C'est quoi ce travail ?

« C’est quoi ce travail ? » est un film documentaire de Luc Joulé et Sébastien Jousse, sorti en salles le 14 octobre 2015. On y voit un musicien préparer un concert avec les sons captés dans l’usine PSA de Saint-Ouen. Mais le plus intéressant est l’autre partie du film, quand la caméra s’arrête sur le travail, celui des machines et celui des hommes, et enregistre ce que disent ces derniers de leur travail.

Ce qui frappe de prime abord, c’est le « vide » dans cette entité dédiée principalement à l'emboutissage et à l'assemblage de pièces de carrosserie et de mécanique destinées aux usines du groupe. On se demande où sont les 600 salariés. La plupart des ouvriers, en effet, travaillent seuls devant leur poste. Une solitude renforcée par le bruit assourdissant des machines et les bouchons d’oreille. Chacun est en quelque sorte dans sa bulle. Évidemment, ce bruit fatigue. De même que la position fixe devant la machine et les gestes répétitifs qui créent des maux de dos ou des troubles musculo-squelettiques (TMS). Puis, il y a le nombre de pièces à produire qui peut générer du stress. Enfin, il y a le manque de sens. Certains, qui viennent d’autres entités du groupe, regrettent de ne plus participer à la construction de la voiture elle-même. À Saint-Ouen, l’utilité du travail n’est pas évidente.

Immédiatement vient à l’esprit les différentes facettes de l’activité humaine, telles que les a décrites Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne. La philosophe y distingue le travail ou labeur (activité par laquelle nous entretenons notre vie), la production ou œuvre (activité dont le but est de fabriquer quelque chose) et l'action (qui permet à l’homme de s’affirmer, d’exercer sa liberté, d’interagir avec ses semblables, et donc de participer à la création d’un monde commun).

Dans le documentaire de Joulé et Jousse, nous pouvons voir des ouvriers qui ne font que travailler. L’exemple type est ce manutentionnaire qui range les pièces usinées dans des boîtes. Il aime être seul. Passer la journée sans voir personne, sans parler à quiconque ne le dérange pas. D’autres œuvrent. C’est, par exemple, le cas d’Abdelaziz, tourneur, qui réalise des pièces uniques, des prototypes.

Mais tous agissent. Malgré les contraintes, les cadences, les process, ils dégagent des espaces ou des moments de liberté qui leur permettent d’agir.

C’est ainsi le cas de ces ouvrières qui vont plus vite que la cadence demandée. Nathalie, opératrice, aime « faire un peu plus pour avoir un compte rond » ; s’il faut faire 937 pièces, elle en fera 940. Oumou, une autre opératrice, a besoin de « se vider la tête avant de rentrer chez elle », elle produit davantage pour pouvoir arrêter la production une heure avant la fin officielle de la journée. Antoine, conducteur d’installation, lui, veut « appliquer son temps à lui, son temps de vie, son temps de respiration, son temps de repos, son temps de travail ». Quand il voit que tout roule, il quitte l’usine, s’attable à la terrasse du café d’en face, prend une boisson et lit le journal.

Jose Luis, opérateur, fait ce qui est demandé dans le temps imparti. Ni plus, ni moins. Ce qu’il aime le plus, ce sont les pannes. Elles rompent la monotonie. Alors, comme il le dit lui-même : « je me passe des symphonies de Malher complètes dans ma tête, ou de Bruckner… Ou même Wagner, parce que j’aime bien. »

Grégory, le responsable d’unité, avoue modifier la partition qui normalement s’impose à lui et à son équipe. « C’est pas bien, concède-t-il, mais si je veux que le morceau me plaise, je l’arrange à ma sauce… ». Une « sauce » qui est faite aussi pour plaire à ses équipiers. Pourtant, il dit ne pas les aimer, car ils ne sont pas de sa famille. « Je prends soin d’eux » dit-il. Mais prendre soin, n’est-ce pas déjà aimer ?

Le film aurait pu s’intituler « C’est quoi ces travails ? », au pluriel, car il montre bien que chacun essaie de transformer, comme il le peut, le travail qu’on lui impose pour en faire « son » travail. Certes l’action du salarié est parfois minime : multiplier les plantes vertes dans son atelier, s’échapper seulement par la pensée, lire un livre en cachette, discuter avec ses collègues ou faire une pause café clandestine. L’action peut aussi être davantage tournée vers la production : donner des astuces aux collègues pour moins se fatiguer ou éviter les pannes de la machine, aménager les règles ou les processus pour que l’atelier tourne mieux… Comme le dit Driss, outilleur, « Depuis 35 ans que je fais ce boulot oui, y’a un peu de moi ! Alors si je peux apporter une petite touche personnelle… pourquoi pas ? » C’est par toutes ces actions que le salarié peut, malgré tout, être – ou rester – homme au travail.

Pour Joulé et Jousse, « même dans des situations désespérées, l’humain cherche à exister, à revendiquer son droit à une forme de liberté, de créativité ».

Le film montre bien comment les salariés, comme l’écrit François Dupuy dans La faillite de la pensée managériale, « se battent pour conquérir la plus grande autonomie possible », « reconstituent des marges de manœuvre », et s’arrangent avec les règles pour rendre « possible le fonctionnement à peu près harmonieux de leur unité ».

C’est pour cela que tous les dirigeants et managers devraient le voir.

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