L'entreprise a besoin de tout l'homme

Louis Gallois, Commissaire Général à l'Investissement et ancien dirigeant de la SNCF et d'EADS, a donné, le 2 avril dernier, une conférence à laquelle j'ai eu le plaisir d'assister. Cette conférence, organisée par Forenphi [1], avait pour thème "L'homme et l'entreprise". Louis Gallois y a notamment indiqué que l'entreprise avait besoin de TOUT l'homme.

Pour Louis Gallois, l'entreprise a de plus en plus besoin de tout l'homme, c'est-à-dire de la totalité des capacités de l'homme, le maximum de ses capacités. Selon lui, le taylorisme ne prenait qu'une partie de l'homme, celle qui en faisait l'adjoint, voire le prolongement de la machine. Aujourd'hui, les entreprises recherchent l'intelligence et la créativité de l'homme.

Louis Gallois n’a pas parlé d’Hannah Arendt, mais ses propos m’ont fait penser à la description que fait la philosophe de l'activité humaine dans la Condition de l'homme moderne (1958). Arendt y distingue le travail ou labeur (activité par laquelle nous entretenons notre vie), la production ou œuvre (activité dont le but est de fabriquer quelque chose) et l'action (qui permet à l’homme de s’affirmer, d’exercer sa liberté, d’interagir avec ses semblables, et donc de participer à la création d’un monde commun).

Aujourd'hui, quand on parle de travail, on évoque essentiellement une activité professionnelle rémunérée, exercée dans une organisation – entreprise, association, administration. On pourrait donc dire, selon Hannah Arendt, que l'activité professionnelle – communément appelée travail – est, tout à la fois, labeur, œuvre et action.

Ainsi quand Louis Gallois insiste sur le fait que l'entreprise a besoin de tout l'homme, il fait, à mon avis, appel à l'ensemble de ces activités humaines. Probablement même a-t-il en tête surtout l'action quand il souhaite mobiliser les capacités créatrices de l'homme. Solliciter davantage l'agir chez le salarié est sans nul doute louable. D'ailleurs, Hannah Arendt pensait que, pour rendre le travail humain, il fallait le rendre plus proche de l'action.

Mais cette question de la mobilisation de l'agir de l'homme dans les organisations a suscité, chez moi, quelques commentaires.

Le premier porte sur le paradoxe qu'il y a à vouloir un homme agissant tout en renforçant ses contraintes dans des process et des reportings. Pour agir, l'homme doit être libre et autonome. Cette dichotomie ne peut, à terme, que générer frustration, stress, pénibilité. Le malaise des cadres, souvent cité, vient, en grande partie, de cette situation.

Le deuxième commentaire a trait au temps. De plus en plus, le salarié semble appelé à intervenir dans l'urgence. Pourtant, si l'on souhaite mobiliser l'agir de l'homme, il est indispensable de lui laisser le temps d'appréhender les situations, d'échafauder des stratégies, de délibérer avec ses collègues. Toutes choses qu'il ne peut faire s'il doit toujours produire vite, en ayant comme horizon ses objectifs quantitatifs. C'est ainsi, par exemple, que "Google permet à ses ingénieurs de consacrer 20 % de leur temps de travail à des projets personnels. Avec succès. Environ la moitié des produits créés ces dernières années par Google ont émergé de cette manière", selon Yann Le Galès dans Le Figaro du 2 avril 2013.

Le troisième point est celui de la prise en compte de la totalité de l'homme dans l'entreprise. Louis Gallois dit bien que l'homme dans l'entreprise doit être pris dans toutes ses dimensions. Les organisations s'intéressent d'abord au salarié, mais peuvent-elles ignorer l'homme privé avec ses problèmes personnels, ses soucis familiaux, ses faiblesses, sa fragilité ? Elles tendent plutôt à mettre tout le monde dans le même moule. L'égalité s'immisce dans les moindres recoins sous le coup de lois toujours plus envahissantes, mais aussi des revendications des syndicats et des salariés eux-mêmes.

Quatrième et dernier commentaire, mais non le moindre, celui du sens. Demander au salarié d'agir nécessite qu'il comprenne la finalité de son action. Or l'on sait qu'aujourd'hui le manque de sens au travail est souvent regretté par les salariés. Louis Gallois l'a reconnu : c'est en donnant du sens au travail que l'entreprise pourra compter sur l'engagement de l'homme, c'est-à-dire sur sa volonté de participer à l'aventure. Mais cette question du sens semble la plus difficile à aborder par les dirigeants. L'ancien patron d'EADS pense que donner du sens n'est pas la chose la plus facile à faire, et il confesse n'avoir jamais bien su ce que voulaient les salariés des entreprises qu'il a dirigées. Pourtant, dit Louis Gallois, il est indispensable que le salarié sente qu'il sert un intérêt qui le dépasse.

On le voit, le chantier est de taille. Mais c'est un chantier passionnant : faire du salarié un acteur à part entière de l'entreprise. Un acteur dont la finalité de l'action est claire et comprise. Pour être compétitive, dit Louis Gallois, l'entreprise a besoin de tout l'homme, mais la course à la compétitivité ne respecte pas tout l'homme. Pourtant, le Commissaire Général à l'Investissement se demande si, pour se différencier des pays émergents, il ne faudrait pas mettre l'homme au centre de l'entreprise. C'est ainsi que l'entreprise pourra mobiliser TOUT l'homme. Sans pour autant oublier que l'entreprise, à mon sens, ne doit pas être TOUT pour l'homme.

[1] Forenphi (Formation-Entreprise-Philosophie) est un pôle de formation philosophique (rattaché à la Faculté de Philosophie de l'Institut Catholique de Paris) qui propose aux managers, chefs de projets et cadres de tous secteurs d’intégrer le questionnement philosophique dans leurs pratiques professionnelles. C'est aussi un groupe de recherche "Philosophie et entreprise".

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