Napoléon est de retour

Nous avions déjà eu l’occasion de souligner dans ces colonnes combien le président de la République avait d’avatars[1] : Jupiter, Pharaon, Shiva… La dernière transformation d’Emmanuel Macron est dans la lignée des précédentes : le voilà désormais habillé en Napoléon, partant à la conquête de l’Europe. C’est du moins ce que semble suggérer sa lettre « Pour une renaissance européenne » à l’adresse de tous les citoyens d’Europe.

Certains commentateurs avaient déjà vu dans notre jeune et fougueux président les traits de Bonaparte, le général auréolé de victoires. Un ouvrage compare d’ailleurs les deux hommes[2]. Nous avons, semble-t-il, franchi une nouvelle étape dans l’incessante mue présidentielle.

La lecture de cette lettre aux Européens donne le vertige. N’est-ce pas l’effet produit habituellement par les grands hommes ?

Mais ce trouble, cet étourdissement, pour ne pas dire ce malaise, n’est pas provoqué par le génie. Il l’est plutôt par l’étrangeté, comme si nous avions face à nous un extraterrestre dont la forme et le langage nous seraient inconnus et incompréhensibles.

Sur quelle planète habite le Président ?

Il est légitime, en effet, de se demander si nous habitons la même planète qu’Emmanuel Macron. Ce dernier réside dans une Europe « en danger », au bord de la guerre, puisqu’existent des « risques pour la paix en Irlande ».

Le président français voit par ailleurs nos voisins britanniques bientôt privés de « l’accès au marché européen ». Nous n’avions pas remarqué jusqu’alors que les produits chinois ne pouvaient pas accéder au marché continental.

Napoléon-Macron indique que sans l’euro nous ne pourrions résister « aux crises du capitalisme financier ». Pourtant, nous n’avions pas observé que le Royaume-Uni, la Suisse ou la Suède, qui ont leur propre monnaie, avaient été rayés de la carte de l’Europe.

Enfin, Emmanuel Macron entend les citoyens lui dire « Où est l’Europe ? Que fait l’Europe ? ». Il nous semblait plutôt que beaucoup de nos compatriotes se plaignaient de l’Europe qui se mêle de tout, qui est présente dans tous les recoins de la vie quotidienne. Ce que, par ailleurs, reconnaît l’hôte de l’Élysée quatre ligne plus haut dans sa lettre en affirmant que « L’Europe, ce sont aussi ces milliers de projets du quotidien qui ont changé le visage de nos territoires, ce lycée rénové, cette route construite, l’accès rapide à Internet qui arrive, enfin ».

Des machins, encore des machins

Pour réparer « son » Europe mal en point, Emmanuel Macron a la solution : créer des machins et dépenser davantage. Contentons-nous de lister les propositions élyséennes d’extension du domaine de l’hydre européenne :

- création d’une agence européenne de protection des démocraties, « qui fournira des experts européens à chaque État membre pour protéger son processus électoral contre les cyberattaques et les manipulations » ;

- renforcement de la police des frontières commune et de l’office européen de l’asile ;

- signature d’un traité de défense et de sécurité ;

- réforme de la politique de concurrence et refonte de la politique commerciale ;

- instauration d’un « bouclier social » garantissant à chaque travailleur un salaire minimum européen ;

- création d’une banque européenne du climat « pour financer la transition écologique » ;

- création d’une « force sanitaire européenne pour renforcer le contrôle de nos aliments » ;

- lutte contre les lobbies, par « une évaluation scientifique indépendante des substances dangereuses pour la santé » ;

- mise en place d’une supervision européenne des grandes plateformes, permettant de « réguler les géants du numérique ;

- augmentation du budget du conseil européen de l’innovation à hauteur de celui des États-Unis pour financer l’innovation.

Cerise sur le gâteau : le président de la République veut copier à l’échelle du continent le grand débat français en mettant en place une « conférence pour l’Europe » qui sera chargée de proposer tous les changements nécessaires à notre projet politique » en y associant des « panels de citoyens ». Doit-on comprendre qu’il s’agit de donner quitus aux propositions ci-dessus listées ?

Accueil plus que mitigé

Ce grand catalogue de mesures et de dépenses a été plutôt froidement accueilli dans les capitales européennes.

Annegret Kramp-Karrenbauer, qui a succédé à Angela Merkel à la tête de la CDU, a franchement rejeté l’idée d’un bouclier social et d’un salaire minimum européen. De même a-t-elle critiqué tout ce qui peut ressembler à du « centralisme » ou de « l’étatisme européen », tout comme la mutualisation des dettes.

Le chancelier autrichien Sebastian Kurz a applaudi sa voisine allemande en déclarant : « De nombreux débats en Europe tournent autour de la manière de redistribuer la richesse existante, par exemple en introduisant un utopique salaire minimum à l’échelle européenne ou en créant de nouvelles autorités publiques, plutôt que sur la manière dont nous pouvons encourager l’innovation et la croissance ».

L’ancien président tchèque Václav Klaus a été très sévère : « Emmanuel Macron présente ses conseils autoritaires et arrogants à un moment où la France est confrontée à des problèmes économiques et sociaux sans précédent. Comment donc un président dont la cote de popularité dans son pays est aussi basse et qui cherche à dissimuler les échecs de sa politique nationale par un activisme européen, peut-il donner des leçons au reste de l’Union européenne ? Si la politique ‘macronienne’ boursouflée devait être imposée à l’UE et si la ‘renaissance européenne’ devait se réaliser, alors il nous faudrait la quitter promptement. La vision terrifiante qui est celle de Macron n’offre pas d’autre issue ».

De manière générale, la presse européenne n'a pas accordée une grande importance à la lettre du président Macron. C’est donc plutôt l’indifférence qui prédomine, même si quelques leaders européens, proches de LREM ou socialistes, ont bien voulu souligner l’audace du Français.

L’empereur de l’Europe

Le projet macroniste pour l’Union européenne ressemble, en bien des points, au dessein napoléonien. Quand il régnait sur l’Europe, l’empereur avait placé parents et généraux fidèles sur les trônes des pays conquis. Mais ceux-ci n’avaient aucune marge de manœuvre. Napoléon décidait de tout, partout.

Cette ardeur napoléonienne à tout régenter et à tout uniformiser aboutira au réveil des nationalismes et au soulèvement des peuples, les Espagnols d’abord, puis les Allemands, les Néerlandais, les Italiens, les Suisses…

Ce mouvement, déjà largement en œuvre aujourd’hui, ne pourrait qu’être ravivé avec la « renaissance européenne » d’Emmanuel Macron.


[1] « Jupiter à l’Élysée », Liberté économique et progrès social, n°161, automne 2017. [2] Jean-Dominique Merchet, Macron Bonaparte, Stock, octobre 2017.

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