Macron et les jeunes, ou l’arroseur arrosé

On a beaucoup dit d’Emmanuel Macron qu’il ressemblait à Giscard, du fait de son jeune âge. On a découvert qu’il ressemblait aussi à François Hollande, son père en politique, dans le sens où il dit souvent à ses interlocuteurs ce qu’ils ont envie d’entendre. Personnellement, je trouve qu’Emmanuel Macron a un côté Mitterrand. Non pas parce qu’il serait d’ores et déjà élu pour un second mandat, mais parce qu’il cherche à s’attirer les bonnes grâces de la jeunesse avec de grosses ficelles.

Les jeunes convoités par tous les hommes politiques

A l’occasion du quarantième anniversaire de l’arrivée au pouvoir des socialistes et de leurs alliés, le 10 mai 1981, la télévision publique nous a abreuvé de rétrospectives, la plupart du temps copieusement enduites de moraline. Nous avons pu ainsi revoir ce passage où le journaliste Yves Mourousi, faussement désinvolte, demandait au président socialiste s’il savait ce que voulait dire « chébran ». François Mitterrand répond qu’il comprend parfaitement ce langage et dit à Mourousi qu’il est quelque peu dépassé puisque, s’il avait été à la page, il aurait plutôt dit « câblé ».


On se souviendra aussi de la création de SOS Racisme pilotée depuis l’Élysée, du soutien affiché aux manifestations contre le projet de loi Devaquet réformant les universités, de l’instauration de la fête de la musique, du slogan « Tonton, laisse pas béton » pour la campagne présidentielle de 1988, etc.


Il semble, ces derniers temps, que Macron veuille reprendre le bâton de Mitterrand et de se présenter comme « branché » pour séduire les jeunes. L’enjeu est de taille. Les jeunes de 18 à 24 ans, ceux que l’on appelle les primo-votants – ont, en 2017, voté pour Jean-Luc Mélenchon (27 % ou 30 % selon les instituts de sondage), puis pour Marine Le Pen (21 %), enfin pour Emmanuel Macron (18 % ou 21 %). Au second tour, les mêmes jeunes votaient à 66 % pour Emmanuel Macron, soit exactement comme l’ensemble des votants.


Mais ces chiffres cachent une réalité : les jeunes sont avant tout abstentionnistes. Dans Le Monde du 5 avril 2021, Brice Teinturier, le directeur de l’institut de sondage Ipsos déclare : « Environ 80 % de l’ensemble de la population se dit certaine d’aller voter en 2022, les 18-24 ans seulement à 58 %. Il est amusant de voir à quel point les candidats consacrent des discours à la jeunesse, alors qu’elle reste massivement la catégorie la plus abstentionniste ».


Dans la dernière enquête réalisée par Harris Interactive pour le magazine Challenges, Marine Le Pen est créditée de 24 à 26 % des intentions de vote chez les jeunes de 18-24 ans, Jean-Luc Mélenchon de 19 à 22 % et Emmanuel Macron de 21 à 24 %. Le Président est donc à peu près à son niveau de 2017, mais se situe derrière Marine Le Pen. Comme il est probable que tous ses électeurs de 2017 ne revoteront pas pour lui en 2022, il cherche à attirer à lui les primo-votants, un électorat indispensable pour être présent au second tour de l’élection présidentielle.


Un candidat qui refuse que les dépenses publiques pèsent sur les générations futures…

Lors de la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron avait fait quelques promesses en direction des jeunes, essentiellement des dépenses nouvelles :

· généralisation d’Erasmus qui concernera 200 000 jeunes Français par an ;

· formation d‘un million de jeunes ;

· création d’un pass-culture (500 €) pour les jeunes de 18 ans ;

· construction de 80 000 logements pour les jeunes ;

· prime de 15 000 € pour les entreprises embauchant un jeune en CDI dans les quartiers prioritaires.


Pourtant le candidat Macron se disait préoccupé par la dépense publique qui pèse sur les générations futures : « depuis des décennies, la classe politique n’a rien su inventer d’autre, pour répondre aux blocages, aux inégalités, aux injustices, qu’un surcroît de dépense publique. Depuis plus de trente ans, droite et gauche ont remplacé la croissance défaillante par la dette publique. Ils ont octroyé des aides sans les financer et en les gageant sur les générations à venir sans rien régler des déséquilibres profonds » (extrait de son livre « Révolution »). Il préconisait donc 60 milliards d’euros d’économies à répartir sur l’État, les collectivités locales et la sphère sociale.


On est loin ! Certes la crise Covid-19 est passée par-là, avec son désormais fameux « Quoi qu’il en coûte ». Néanmoins, le président et futur candidat Macron de 2022 semble avoir complètement oublié le candidat de 2017.


… mais un Président qui dépense à tout-va

Nous avons, en effet, assisté, ces derniers mois, à une offensive générale en direction de la jeunesse du pays :

· le plan « 1 jeune, 1 solution » lancé en juillet 2020, avec des subventions aux entreprises embauchant des jeunes de moins de 26 ans en CDI ou CDD de plus de trois mois, et des alternants (en contrat d’apprentissage ou de professionnalisation) ;

· la création de 100 000 missions de Service civique supplémentaires (associations, collectivités territoriales, administration), avec une indemnisation de 580 euros nets par mois ;

· le Plan d’investissement dans les compétences (PIC), avec plus de 100 000 nouveaux parcours de formations qualifiantes ou pré-qualifiantes ;

· le développement du dispositif SESAME pour accompagner des jeunes, de 16 à 25 ans, vers une formation d’éducateur sportif ou d’animateur ;

· le renforcement des dispositifs d’accompagnement vers l’emploi existant : parcours contractualisés d’accompagnement vers l’emploi et l’autonomie (PACEA), parcours emploi compétence (PEC), accompagnement intensif des jeunes (AIJ), etc. Au total, près d’un million de solutions d’insertion vers l’emploi sont ainsi promises aux jeunes ;

· pour les jeunes chômeurs qui étaient boursiers en 2019-2020, une aide financière de Pôle emploi, pendant quatre mois, équivalent à 70 % du montant net de leur ancienne bourse ; et une aide additionnelle de 100 euros pour ceux qui ne vivent pas chez leurs parents ;

· le réexamen des demandes de bourse, pour les étudiants dont les revenus familiaux ont connu une baisse notable et durable à cause de la crise du Covid-19 ;

· la mise en place des repas – déjeuner et dîner – à 1 euro pour tous les étudiants ;

· le gel desfrais d’inscription, le décalage des bourses pour les étudiants en stage, le prolongation des contrats doctoraux, le gel des loyers des résidences universitaires ;

· le renforcement des prêts étudiants garantis par l’État, avec un plafond de 15 000 euros ;

· la création de 20 000 emplois de tuteurs étudiants jusqu’à la fin de l’année universitaire, et de 1 600 emplois de référents étudiants en résidence universitaire ;

· la mise en place de dispositifs gratuits de soutien psychologique pour les étudiants ;

· une aide à l'installation de 1 000 euros (premier logement ou premier bail) pour les jeunes actifs ;

· l’équipement des résidences universitaires et des services de santé universitaires (et de l’ensemble des campus à la rentrée 2021-2022) en distributeurs de protections hygiéniques gratuites (et respectueuses de l'environnement !) ;

· la mise en place du pass-culture (300 euros) pour les jeunes de 18 ans, et du pass-sport (50 euros) pour favoriser l’inscription dans un club sportif ;

· l’assurance d’avoir 200 000 entrées en Garantie jeunes en 2021 avec une rémunération de 497 euros par mois. Cette dernière mesure coûterait à elle seule 2 milliards d’euros lorsqu’elle sera pleinement déployée.


Il est probable que nous ayons oublié, ici ou là, quelques largesses présidentielles. Mais nous n’en sommes pas à quelques millions d’euros près, n’est-ce pas ?


Le Président soucieux des générations futures et préoccupé par la dette qu’on pourrait leur laisser, s’est donc assez rapidement transformé en dilapidateur des deniers des contribuables d’aujourd’hui et de demain.


Mais la transformation présidentielle ne s’arrête pas là.


Un abaissement de la fonction présidentielle

Le Président jupitérien, à la parole rare, celui qui, le 7 mai 2017, marchait seul dans la cour du Louvre vers la pyramide au rythme de « L'Ode à la joie » de Beethoven, celui qui tançait vertement le chef d’état-major des armées le 13 juillet 2017, s’est subitement mué en président « cool », voire « déconneur ».


Cette mutation s’est opérée en quelques jours, très précisément en juin 2018. Le 18, le Président est encore jupitérien. Alors qu’il est au Mont Valérien, pour commémorer l’Appel du général De Gaulle, il s’approche de la foule pour serrer quelques mains. Un lycéen, à sa vue, se met à chantonner l’Internationale, puis s’exclame « Ça va Manu ? ». Le Manu en question ne prend pas du tout la chose à la rigolade : « Non, lui dit-il. Tu m’appelles Monsieur le président de la République, ou monsieur. Tu fais les choses dans le bon ordre ». Puis, il ajoute en référence à l’Internationale : « Si un jour tu veux faire la révolution, tu apprends d’abord à avoir un diplôme et à te nourrir toi-même ». Le ton est cassant, et Macron accompagne sa « leçon » d’une petite tape sur le poignet de l’adolescent. Ce dernier, piteux, ne peut que répondre « Oui, désolé ». Bref, je jeune prend une soufflante, à peine moins sévère que celle infligée au général de Villiers.


Trois jours plus tard, à l’occasion de la fête de la musique, Emmanuel Macron reçoit à l’Élysée Kiddy Smile, une star du « voguing », une danse urbaine prisée par les LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) noirs américains, qui se produit, avec son groupe, dans la cour du palais présidentiel. La soirée se termine par une photo postée sur Instagram sur laquelle on voit le couple Macron réjoui à côté de Kiddy Smile portant un T-shirt sur lequel il est écrit « Fils d'immigré, noir et pédé » pour protester contre la loi asile et immigration.


Trois mois plus tard, en visite dans l’île antillaise de Saint-Martin, le Président se réfugie dans un immeuble pour s’abriter d’une averse tropicale. Il en profite pour aller à la rencontre des jeunes désœuvrés qui sont présents et faire une vidéo diffusée en direct sur le compte Instagram de l'Élysée. L’un des jeunes, torse nu, fait un doigt d'honneur et déclame son pedigree : « Je suis braqueur, je sors de prison ». Macron lui fait quand même la leçon – « Il faut pas rester comme ça et refaire des bêtises. Les braquages, c'est fini. Il faut reconstruire » – mais apparaît bel et bien hilare sur la vidéo et les photos qui feront le tour du net.


La réception de McFly et Carlito, deux youtubeurs réputés pour leurs vidéos plus ou moins drôles, à l’Élysée s’inscrit dans cette veine. Rappelons que le Président leur avait lancé un défi, celui de réaliser une vidéo sur les gestes barrières qui dépasserait les 10 millions de vues. Les « humoristes » ont relevé le défi et atteint l’objectif en trois jours. Pour les récompenser, Emmanuel Macron les a invités rue du faubourg saint Honoré pour un « concours d’anecdotes ». Celui-ci a, bien entendu, été filmé et posté sur YouTube où il comptait, à la mi-juin, plus de 14 millions de vues. Le contenu est pourtant affligeant, plutôt pénible à regarder dans sa totalité (36 minutes tout de même, entrecoupées d’écrans de publicité !), et finalement très peu drôle. Entre un appel téléphonique à Kylian MBappé, un mini-concert, des roulades dans le jardin, le Président semble s’être beaucoup amusé, lâchant même à la fin du film un « putain » en découvrant le groupe de métal Ultra Vomit (sic). Comme l’écrit Mathieu Slama, dans Le Figaro du 23 mai 2021, « avec cette vidéo, l'Élysée sort de l'espace politique pour se placer uniquement sur le terrain du divertissement et du spectacle ».


Le consultant et analyste politique poursuit : « Cette vidéo est sans précédent dans l'histoire de la communication politique. Elle est donc tout sauf anecdotique, et dit quelque chose de grave sur la manière dont le pouvoir envisage désormais la communication et la fonction politique aujourd'hui ». Plus loin dans sa tribune, Slama s’interroge : « Personne, à l'Élysée, ne s'est demandé si le président de la République avait vraiment sa place dans ce type d'opérations. Personne n'a émis de doute sur le message politique que cela renvoyait. Personne, enfin, ne s'est posé la question des enjeux éthiques qu'une telle stratégie soulevait. La seule question qui s'est posée fut celle-ci : est-ce efficace ? Cela nous permettra-t-il d'augmenter notre réserve de voix chez les jeunes ? Est-ce qu'une telle vidéo va nous permettre de faire parler, de créer de l'engagement et donc de capter l'attention médiatique, notamment sur les réseaux sociaux ? Une vision de la politique purement utilitariste, dominée par la pensée marketing qui découpe l'électorat en cibles auxquelles il faut s'adresser séparément, sans aucun égard pour des considérations telles que l'intérêt général ou la dignité de la fonction ».


Qu’ajouter de plus à cette analyse, sinon que le Président semble croire qu’il ne peut toucher les jeunes qu’en « déconnant ». Mais mépriser ainsi la jeunesse, et fréquenter des têtes-à-claques, ne peut que se terminer par une gifle. La première a été reçue le 8 juin 2021 dans la Drôme. La seconde sera-t-elle donnée en avril 2022 ?



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