L’œdicnème criard, le lézard des murailles et l’aigle royal

« L’œdicnème criard, le lézard des murailles et l’aigle royal » aurait pu être une fable, mais je n’ai pas le talent de Monsieur de La Fontaine. De plus, l’histoire que je vais vous conter est bien réelle. Elle n’a rien d’une affabulation.

Présentons d’abord, si vous le voulez bien, les protagonistes.


L’œdicnème criard est probablement le moins connu des trois. Petit échassier terrestre, il est parfois appelé courlis de terre. Mesurant une quarantaine de centimètres de long, il a une envergure de 80 cm environ. Nocturne, il est très difficilement observable. On le rencontre néanmoins un peu partout en Europe où il passe l’été, rejoignant l’Afrique ou l’Asie pour la période hivernale.


Le lézard des murailles est très répandu partout en France. Vous l’avez probablement croisé un jour dans un endroit pierreux, sec et pauvre en végétation. Il affectionne les murs, éboulis rocheux, tas de bois, falaises, carrières, etc. Il pourrait être l’emblème de la SNCF, non pas parce que les cheminots lézardent au soleil, mais parce que le lézard des murailles aime les voies de chemin de fer, les talus des voies ferrés et les quais de gare peu fréquentés. Cependant l’espèce est assez urbaine et se rencontre aussi très facilement dans les centres-villes.


L’aigle royal est un magnifique rapace atteignant souvent les deux mètres d’envergure. Très puissant, il vole à une vitesse de croisière d’une cinquantaine de kilomètres à l’heure, mais peut atteindre les 130 km/h, voir dépasser les 300 km/h en piqué. Présent sur tous les continents de l’hémisphère nord, l’aigle royal se trouve, en France, dans les massifs montagneux au sud d’une ligne reliant Annecy à Biarritz.


L’œdicnème criard se nourrit volontiers de lézards, et lui-même pourrait servir de proie à l’aigle royal. La hiérarchie entre nos trois animaux est donc clairement établie : l’aigle royal est le plus fort devant l’œdicnème criard et le lézard des murailles.


« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage »[1]

Il est désormais admis que les attaques d’humains par des rapaces sont des légendes. Des « fakes » comme l’ont dit aujourd’hui. La récente décision du tribunal administratif de Montpellier confirme que l’aigle royal ne s’attaque que difficilement à l’espèce humaine.


Certes, le tribunal vient de condamner la société Énergie renouvelable du Languedoc (ERL) à « remettre les lieux en leur état antérieur par la démolition de toutes les éoliennes et de toute installation y étant attachée ou nécessaire à l’exploitation (…) dans le délai de quatre mois » sous peine de payer 9 000 euros d’astreinte par jour de retard. Les éoliennes dont il est question – 7 engins de 93 mètres de haut – sont situées sur la commune de Lunas, au nord du département de l’Hérault. Un site remarquable, en lisière des Causses et des Cévennes, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, qui abrite nombre d’espèces protégées, au premier rang desquelles se trouve l’aigle royal.


Au début de l’année 2020, le cadavre d’un aigle juvénile a été retrouvé déchiqueté par des pales d’éoliennes. Cet évènement a sans doute convaincu le tribunal de donner raison aux associations de protection de l’environnement – et par conséquent à l’aigle royal – et d’exiger le démantèlement des aérogénérateurs.


Mais cette décision intervient après 15 années de combat judiciaire. C’est, en effet, en 2004, avant même l’érection de ces engins de mort, que les premiers recours contre le parc éolien ont été engagés.


« Entre nos ennemis, les plus à craindre sont souvent les plus petits »[2]

Alors que l’aigle royal a eu besoin d’une quinzaine d’années pour arriver à ses fins, le lézard des murailles a pu arrêter le chantier du CDG Express en moins de deux ans. L’animal a, en effet, réussi à stopper en fin d’année 2020 des travaux commencés début 2019.


Le tribunal administratif de Montreuil a annulé, en partie, l'autorisation environnementale permettant à la ligne ferroviaire entre l’aéroport Charles-de-Gaulle et Paris de traverser des zones habitées par des espèces protégées. La liaison, qui a déjà pris un retard considérable et ne sera pas opérationnelle en 2024 pour les Jeux Olympiques comme cela était initialement prévu, risque donc d’être encore retardée.


Les juges se sont appuyés sur des arguments de circonstance pour donner raison au lézard. Pour eux, en effet, la baisse du trafic aérien consécutive à la crise pandémique mondiale et le fait que la ligne n’ouvre qu’en 2025 et donc ne contribue plus à la réussite des Jeux Olympiques, ne justifient plus que la ligne CDG Express porte atteinte à des espèces protégées. De plus, le tribunal pense que cette liaison rapide entre le deuxième aéroport d’Europe et Paris ne contribue pas à l’attractivité de la capitale française. Pour les fonctionnaires de Montreuil, si Paris n’est pas assez attractive, elle le doit d’abord au coût de la vie, et en particulier au prix de l’immobilier, et à sa faible croissance économique plutôt qu’à de mauvaises infrastructures de transport.


Le mauvais fonctionnement du RER B et la saturation des autoroutes A1 et A3 qui engendrent retards, stress et pollution n’ont pas réussi à convaincre les juges qui pensent donc que la vie des lézards passe avant celle des Franciliens.


Pourtant, comble de l’ironie, si les lézards des murailles sont présents sur le chantier du CDG Express, c’est parce qu’ils ont élu domicile dans… le ballast des voies ferrées. Un habitat pour le moins naturel !


« Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile ; et le beau souvent nous détruit »[3]

Le lézard des murailles n’est pourtant qu’un piètre empêcheur de tourner en rond comparé à l’œdicnème criard. Celui-ci a l’immense pouvoir d’interdire le premier coup de pioche.


Le groupe Ferrero, connu pour ses marques Nutella, Kinder et Tic-Tac, prévoyait de construire un nouvel entrepôt en Normandie, le long de l’autoroute A13. L’association France Nature Environnement a attaqué, devant le tribunal administratif de Rouen, l’arrêté préfectoral qui autorisait la construction de l’entrepôt.


Le groupe Ferrero n’a pas voulu s’engager dans un long, et coûteux, procès. Il a donc purement et simplement abandonné son projet d’entrepôt de 35 000 mètres carrés et de 30 millions d’euros d’investissement à cet endroit. Pourtant l’entreprise italienne avait pris toutes les précautions, s’engageant à ne pas réaliser de travaux de février à octobre, lors des périodes de présence de l'œdicnème criard, et à reconstituer une zone naturelle de près de deux hectares sur une parcelle voisine afin de permettre à l’espèce de nicher. Des engagements qui avaient reçu l’approbation de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO).


Le groupe Ferrero qui a, dans la région, son siège français de Mont-Saint-Aignan (460 salariés), et l’usine de Villers-Ecalles (500 salariés) qui assure de près de 30 % de la production mondiale de Nutella, cherche un autre site pour son entrepôt.


Où l’on voit que la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure

La hiérarchie que nous établissions en début de ce propos est donc fort chamboulée. L’œdicnème criard se trouve propulsé en haut de la pyramide, terrassant le lézard des murailles et reléguant l’aigle royal au bas de l’échelle animale.


Quant à l’homme, il n’est même plus sur l’échelle. On aurait cependant pensé qu’il était le plus fort des quatre. Monsieur de la Fontaine se serait-il trompé en affirmant que « La raison du plus fort est toujours la meilleure »[4] ?


Que nenni ! Car si la hiérarchie naturelle se trouve ainsi bouleversée n’est-ce pas parce que certains n’ont pas su choisir leurs combats ? L’œdicnème criard a choisi la facilité : il s’est attaqué à l’entrepôt d’une entreprise privée. Le lézard des murailles avait un adversaire plus coriace, un chantier public. Quant à l’aigle royal, le pauvre, il n’a pas compris où il fourrait son bec. Les éoliennes ne sont-elles pas le symbole de l’écologisme français. Le combat était inégal.


L’homme, cependant, reste l’éternel perdant. Comme l’écrivait le fabuliste, qui comme le chat retombe toujours sur ses pattes, « Les petits, en toute affaire, esquivent fort aisément ; les grands ne le peuvent faire »[5].


[1] « Le lion et le rat ». [2] « Le lion et le moucheron ». [3] « Le cerf se voyant dans l’eau ». [4] « Le loup et l’agneau ». [5] « Le combat des rats et des belettes ».

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