Les socialistes français entre billevesées et inepties

Le suspense aura été de courte durée. Olivier Faure, arrivé en tête au premier tour de l’élection du premier secrétaire du Parti socialiste (avec 48,56 % des voix), est assuré d’emporter la seconde manche le 29 mars 2018. En effet, son challenger, Stéphane Le Foll (26,10 %) a jeté l’éponge.

Beaucoup d’entre vous penseront que l’événement est insignifiant et qu’il ne mérite pas les honneurs de leur bulletin préféré. Mais l’Aleps est attentive aux signaux faibles, et a donc décidé de jeter un œil acéré aux programmes des quatre candidats. Une mission qui a demandé beaucoup d’abnégation et d’efforts car la lecture de ces documents ne fût pas aisée.

Malaisée tout d’abord car deux des candidats – Luc Carvounas et Stéphane Le Foll – ont adopté « l’écriture inclusive » en bons « progressistes ». Ainsi le texte d’orientation de Stéphane Le Foll débute-t-il par « Cher.e.s camarades, nous devons retrouver la confiance en nous, mais aussi retrouver la confiance des Français.es, de nos électeur.ices.s que nous avons perdu.e.s ». Il ne faut cependant pas prendre cette manière d’écrire comme une critique de Georges Perec[1]. En effet, la phrase suivante du même Le Foll est : « Les deux ne peuvent pas être dissociés ». Il n’aura échappé à personne que « dissociés » n’est pas accordé aux « deux » confiances dont il est question. Bref, l’orthographe est maltraitée. Cela est malheureusement banal.

Malaisée encore car l’intelligence est, elle aussi, maltraitée. Par le contenu même des propositions. N’est-ce pas aussi d’une banalité affligeante, pourriez-vous me répondre ? Certes, vous avez raison. Mais on pouvait espérer, qu’après des défaites cuisantes aux élections présidentielle et législatives, les socialistes français fassent preuve de davantage de circonspection. Il n’en est rien comme vous allez le voir, même s’il faut garder à l’esprit que les propositions des candidats s’adressent aux adhérents du PS et non pas à l’ensemble des électeurs français.

Commissions, conventions et autres forums

Puisque nous avons déjà évoqué Stéphane Le Foll, attardons-nous sur le programme de l’ancien ministre de l’Agriculture de François Hollande. Il est peut-être le moins « exubérant », mais pour la simple et bonne raison qu’il est vide. L’ancien porte-parole du gouvernement identifait « cinq grands défis pour demain » : la lutte contre le réchauffement climatique ; le renforcement de l’Europe ; la lutte contre les inégalités notamment patrimoniales ; la défense de la laïcité ; l’équilibre des pouvoirs. Pour relever ces défis, Stéphane Le Foll, grand démocrate et adepte de la consultation à tout-va, ne proposait que la création de comités Théodule :

  • l’organisation d’un grand forum « pendant les deux ans qui viennent pour construire les bases d’un modèle de développement durable et d’efficacité énergétique, sur le long terme, pour les vingt ans qui viennent » ;

  • le lancement d’une vaste convention juste après les européennes sur les nouvelles redistributions et les évolutions des formes de travail et de protection sociale pour combiner solidarité, économie et écologie ;

  • la mise en place « d’une nouvelle école de formation des socialistes avec un enseignement spécifique sur la laïcité, son histoire et son actualité » ;

  • la préparation d’une « convention sur les territoires et la décentralisation avec un vote des militants fin 2019 ».

Les adhérents socialistes, qui adorent pourtant le débat, n’ont pas été séduits. Peut-être ont-ils craint que Stéphane Le Foll, une fois élu, ne joue le rôle de « grand synthétiseur » comme, avant lui, François Hollande dont il se réclamait.

S’affranchir du profit

Emmanuel Maurel, député européen, arrivé en troisième position avec 18,98 % des voix, s’était fait remarqué lors du débat télévisé du 7 mars 2018. Certains ont, en effet, vu en lui le sosie de François Hollande. Cela n’a pas été suffisant pour conquérir le parti !

Mais ne nous attachons pas à l’aspect superficiel des êtres, et regardons ce que le candidat proposait. Il annonçait la couleur dès le début de son « texte d’orientation » : bâtir un « socialisme républicain, antilibéral, écologiste ». En bref, « le socialisme des temps nouveaux ». Emmanuel Maurel a probablement vécu sur une autre planète ces cinquante dernières années, car on ne voit où est la nouveauté dans cette profession de foi.

Le député européen entendait réussir le mariage du socialisme et de l’écologie dans un « écosocialisme » qui aurait eu pour tâche de sortir « le maximum de productions de la sphère du profit ». Cela aurait passé par « une tutelle publique sur l’investissement énergétique », la limitation des transports avec une « taxe au kilomètre qui pénalise les déplacements de marchandises », la sortie de l’agriculture du libre-échange mondial et du marché, le rééquilibrage du rapport de force entre salariés et employeurs, l’interdiction les licenciements boursiers, l’instauration de l’autogestion dans les entreprises, la nationalisation et la relance les services publics, la mise en place d’un « minimum jeunesse », etc.

Emmanuel Maurel avait, lui aussi, ses couplets obligés sur la laïcité, la démocratie, l’Europe, les « territoires », l’éducation. Mais rien de nouveau dans toutes ces propositions bien ancrées à gauche.

Rétablir l’ISF

Arrivé bon dernier, avec 6,36 % des suffrages, Luc Carvounas, député du Val-de-Marne, voulait faire des dix prochaines années dans le monde « la décennie française ». Rien de moins. Pour ce faire, il faisait reposer son projet sur quatre piliers : « la lutte contre les inégalités et leur reproduction ; l’urgence écologique ; la défense d’un idéal social et politique pour l’Europe ; l’émergence de nouveaux comportements et règles démocratiques, avec et au bénéfice des citoyens ».

L’élu du Val-de-Marne s’intéressait d’abord au fonctionnement interne du parti et formulait de nombreuses propositions sur lesquelles nous ne nous attarderons pas. En matière de « lutte contre les inégalités et leur reproduction », Luc Carvounas privilégiait l’intervention et les dépenses publiques : transferts sociaux, augmentation de la rémunération des enseignants, multiplication des places de crèches, accueil des enfants de moins de trois ans à la maternelle, création d’un panier de services publics à moins de quinze minutes de chaque Français, rétablissement des contrats aidés, réinstauration de l’ISF, limitation dans le temps du statut d’autoentrepreneur, etc.

Dans le domaine de l’environnement, Luc Carvounas préconisait, entre autres mesures, la création d’un pôle public de l’énergie. Pour l’Europe, les propositions étaient creuses et inutiles, comme celle consistant à faire élire le président de l’Union européenne au suffrage universel. Enfin, pour renouveler le fonctionnement de notre démocratie, le député du Val-de-Marne ne manquait pas d’idées : abaisser le droit de vote à 16 ans ; rendre le vote obligatoire ; donner le droit de vote aux étrangers ; créer un chèque syndical en entreprise ; donner une place plus importante aux salariés dans les conseils d’administration des entreprises et dans la prise de décision.

Signalons tout de même que Luc Carvounas défendait l’idée que « chaque ménage, quels que soient ses revenus, s’acquitte de l’impôt sur le revenu ». Comme quoi, il ne faut jamais désespérer. Dans un océan d’inepties apparaît parfois un îlot de bon sens.

Mieux armer les syndicats

Terminons par Olivier Faure, jusqu’alors président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale. Le député de Seine-et-Marne invitait également les militants à s’impliquer dans le débat à l’intérieur du parti. Mais il veut aller plus loin encore : faire du PS un parti-plateforme ouvert à tous les citoyens afin de « construire avec eux un débouché et un projet politique nouveaux ». C’est à cette condition, affirme-t-il, que le PS deviendra le parti des solutions.

Olivier Faure prend ses distances avec la méthode Le Foll en critiquant la multiplication des « grandes conventions nationales sur des sujets très larges ». Il préfère lancer plusieurs dizaines de chantiers sur des questions précises, pilotés par des équipes paritaires, avec à chaque fois une ouverture à la société, un travail collaboratif, une consultation à toutes les étapes, et in fine un vote des militants . Bref, là aussi, il s’agit de consulter encore et toujours. Dans quel but ? Dans celui de « réinventer la gauche et pas seulement le Parti socialiste », pardi !

Cela signifie-t-il qu’Olivier Faure, comme Stéphane Le Foll, n’a pas d’idées et qu’il s’en remet aux militants pour en trouver ? Ce serait lui faire offense. Il a, au contraire, des idées sur tout. Ainsi, s’agissant de l’Europe, il souhaite en faire un rempart contre la mondialisation « en revoyant sa politique de concurrence et de commerce international, en refusant les échanges inéquitables, non respectueux des droits de l’Homme, de l’environnement, de la souveraineté alimentaire, et de notre création culturelle ». Autant dire que nous n’allons plus commercer avec grand monde et revenir à l’autarcie.

Après l’Europe, Olivier Faure donne la priorité à l’environnement. Plus précisément, il s’agit simultanément de sortir des énergies carbonées, de ramener « à 50 % en 2015 la part du nucléaire dans notre mix énergétique » et de développer les énergies renouvelables. Rien de tout cela ne semble bien neuf. C’est sans doute pourquoi l’élu de Seine-et-Marne propose d’aller « vers un État-providence social écologique qui mutualise la couverture des nouveaux risques liés aux désordres environnementaux pour lutter contre les inégalités ».

Cela s’accompagnera de la conquête de nouveaux droits « pour les travailleurs précaires », d’une « véritable universalité de la protection sociale » et de « la réhabilitation du salariat contre le dévoiement du statut d’indépendant ». Il faudra, par exemple, « mieux armer les syndicats » et de mettre en place des « procédures de codécision dans les entreprises ». Bien entendu, Olivier Faure compte limiter les inégalités de revenus, mais aussi les inégalités de patrimoines.

Enfin, signalons sans nous y attarder, qu’Olivier Faure, à l’instar de son comparse Le Foll, veut mener le combat pour défendre la laïcité menacée, et revivifier la démocratie.

Le plus frappant dans ces « textes d’orientation » est l’absence totale de propos sur les dettes et les déficits publics. De même le niveau des prélèvements obligatoires, qui reste un des plus élevé au monde, n’est jamais évoqué. Au contraire, l’augmentation des dépenses publiques et l’accroissement de la pression fiscale sont à l’ordre du jour. Rien ne change donc au Parti socialiste.

[1] Georges Perec (1936-1982) est un écrivain, auteur notamment de « La Disparition », un roman de quelque 300 pages ne comportant pas une seule fois la lettre e, pourtant la lettre la plus utilisée dans la langue française.

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