Le numérique change-t-il l'homme ?

Le Collège des Bernardins a présenté les premiers retours et premières pistes de réflexion des travaux de la chaire « L’Humain au défi du numérique ». Prenons donc quelques instants pour savoir si l’homme n’est pas en train de muter sous les coups de boutoir des changements en cours.

Le Collège des Bernardins a présenté, il y a un mois, les premiers travaux de sa chaire « L’Humain au défi du numérique ». Une dizaine d’experts et de chercheurs y ont pris la parole pour tenter de répondre à la question « Où en est l’humain face au numérique ? ».

C’était là l’occasion d’entendre des communications et des débats enrichissants sur un sujet au cœur de l’actualité, mais somme toute rarement médiatisé. Il faut dire qu’il est complexe, qu’il demande de prendre le temps de la réflexion et du discernement. Il est, de plus, en constante évolution ; les avancées techniques en la matière étant d’une rapidité qui laisse souvent l’observateur pantois.

Que retenir de cette après-midi d’interventions ? Tout d’abord, le constat que nous avons presque tous été formés à l’ère pré-numérique. Il n’est donc pas surprenant que le numérique – entendu comme combinaison de données, logiciels, matériels et réseaux – nous secoue. Surtout qu’il touche à un domaine particulier, l’information. Du coup, le numérique a un impact indéniable sur notre vision et notre compréhension du monde. (Claude Kirchner) D’autant plus que, quand on met en réseau, il se passe des phénomènes très difficiles à prévoir. Le résultat est rarement celui qui était imaginé au départ. (François Taddéi)

Autre point à noter : jusqu’à présent, seul le vivant sélectionnait de la connaissance. Le numérique – capteurs, robots – commence à le faire. Notamment, grâce à sa puissance de calcul toujours croissante, et à la convergence des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, intelligence artificielle et sciences cognitives). De fait, ces évolutions interrogent la nature même de l’homme. (François Taddéi)

Pour autant, l’homme mute-t-il ? Certains, comme Nicholas Carr, pensent que « les gens commencent à agir comme des ordinateurs ». Maryanne Wolf défend l’idée qu’avec « le numérique, notre attention et notre concentration sont partielles, moins soutenues. Notre capacité de lecture se fixe sur l’immédiateté et la vitesse de traitement. Nous privilégions une forme de lecture qui nous permet de faire plusieurs tâches en même temps dans des larges ensembles d’information ». (Bernard Stiegler)

Il est vrai que l’homme cherche la facilité, l’utilité, la performance pour en faire toujours plus. On apprécie que les algorithmes nous mâchent le travail en nous proposant des solutions en fonction de nos préférences, de nos habitudes, de notre environnement, de nos relations. Mais, en même temps, nous voulons rester maître de nous-même, voire toujours plus libre, sans contraintes. (Dominique Cardon)

Car, comment nier que le numérique ouvre un nouvel espace des possibles ? La frontière est de plus en plus floue entre le réel et le virtuel. Et cela augmente, entre autres, les capacités créatives et cognitives de l’homme. (Marie-Paule Cani)

Le danger existe tout de même que les automatismes et les algorithmes prennent le dessus et nous guident là où n’avons pas forcément envie d’aller. Quand nous achetons, choisissons-nous toujours le produit le moins cher ? Quand nous conduisons, prenons-nous toujours le chemin le plus court pour nous rendre d’un point à un autre ? Une partie de la liberté acquise grâce au numérique ne risque-t-elle pas d’être rognée par lui ? (Dominique Cardon)

C’est ainsi, sans doute, qu’il faut éduquer au numérique pour ne pas se laisser dominer par la machine. Le problème n’est pas nouveau : si vous n’avez jamais fait une opération avec un papier et un stylo, vous aurez du mal à repérer l’erreur de votre calculatrice. Il est donc capital de ne pas tout désapprendre. (Jacques-François Marchandise)

Une éducation qui devrait également s’intéresser aux traces que nous laissons pour nous apprendre à les maîtriser. Jusqu’à présent, ce qui nous était donné, c’était l’oubli. Pour laisser une trace, il fallait vouloir le faire. Aujourd’hui, au contraire, tout est tracé et gardé, et peut faire l’objet de traitement. On ne peut plus ne plus laisser de traces. Et ces traces sont enfermées quelque part, et non accessibles à celui qui les a produites. Encore une fois, c’est notre liberté qui est là malmenée. Nous aurions intérêt à revendiquer la possibilité de maîtriser nos propres traces. (Louise Merzeau)

Alors, le numérique change-t-il l’homme ? Les réponses à cette question furent multiples.

Marie-Paule Cani s’interroge : assiste-t-on à une mutation de l’humain ou à une mutation du monde ? Certes un emballement est possible, mais sera-t-il celui de la machine ou du logiciel, ou plutôt de l’homme lui-même ? Pour Bernard Stiegler, le vivant se transforme toujours et c’est pour cela qu’il dure. C’est aussi l’avis de Gemma Serrano pour qui l’homme est un Protée, un caméléon. Nous assisterions alors à un changement dans nos manières d’être, mais pas à une mutation de l’humain.

Laissons le dernier mot à Pic de la Mirandole (1463-1494) qui écrivait à propos de l’homme : « aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement qui te permettra de définir ta nature », tu es doté « du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même […]. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales ; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines ».

L’homme finalement n’est-il pas toujours à naître en se créant lui-même ? Raison de plus pour nous préoccuper de ces questions si nous ne voulons pas que d’autres que nous fassent de nous les hommes que nous ne voulons pas être.

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