La grève que personne n'a vu venir

Tout le monde sait que la grève est un sport national en France. Dans l’administration et les entreprises publiques en premier lieu. Mais pas seulement. Ces derniers mois, nous avons vu les taxis et les médecins y consacrer quelques journées.

À vrai dire, c’est d’un autre type de grève dont je veux vous entretenir. Un mouvement dont il est difficile de situer précisément l’origine, car il a démarré petitement, sans couverture médiatique. Il atteint aujourd’hui une ampleur inégalée et les médias sont contraints d’en faire leur une, tant il touche toutes les catégories de la population. Je veux parler de l’expatriation.

La fuite des « cerveaux »

Une étude de l’Apec [1] d’avril 2014 montre que de nombreux stages postdoctoraux à l’étranger se prolongent par une expatriation car les jeunes docteurs y trouvent plus facilement un emploi et parce que les conditions professionnelles et scientifiques – dont la rémunération – y sont plus favorables qu’en France.

Aujourd’hui, plus de la moitié des Français installés à l’étranger possède un niveau master ou doctorat.

De même, l’Observatoire des Grandes Écoles de Galileo qui analyse les aspirations de 1 300 étudiants des meilleures écoles de commerce et d’ingénieurs, révèle que presque un quart (23 %) des futurs diplômés souhaite postuler exclusivement à l’étranger après leurs études. Ils n’étaient que 17 % en 2014, et seulement 12 % en 2010.

Ce souhait des jeunes diplômés de partir à l’étranger n’est pas un rêve. C’est plutôt du pur réalisme. La Conférence des Grandes Écoles indique, en effet, qu’un quart des jeunes diplômés obtient son premier poste à l’international. Pour l’ESCP-Europe, le chiffre atteint même 44 %.

L’étude Mobicadres, conduite chaque année par Deloitte, montre dans son édition 2015 que les cadres expatriés n’expriment pas l’envie de revenir en France. Près d’un sur deux (48 %) souhaite effectuer une mobilité à l’étranger, ce qui représente une hausse de onze points par rapport à l’étude de 2014.

De fait, nos compatriotes vivant à l’étranger sont de plus en plus nombreux. Les Français enregistrés auprès des consulats français dans le monde étaient près de 1,7 million au 31 décembre 2014 contre 1 million en 2002, soit une augmentation de 53 %. Un chiffre qui avait déjà progressé de 24 % entre 1991 et 2002. L’inscription au consulat n’étant nullement obligatoire, le nombre effectif de Français résidant à l’étranger est bien plus important. Le ministère des Affaires étrangères l’estime entre 2 et 2,5 millions. Certains observateurs pensent que l’on dépasse maintenant les 3 millions.

Toujours selon le Quai d’Orsay, l’expatriation des Français augmente, depuis dix ans, de 3 à 4 % par an. Mais il faut regarder les chiffres de plus près pour bien les comprendre. D’un côté, le nombre de salariés détachés à l’étranger par leur entreprise diminue régulièrement (passant de 36 % à 19 % entre 2003 et 2013). De l’autre, le nombre des créateurs d’entreprise augmente chaque année (passant de 10 % à 18 %). Ce sont donc bien les plus entreprenants qui partent.

Toutes les catégories de Français ont de bonnes raisons pour partir

Parmi les raisons de l’exil, il y a, nous venons de le voir, le manque d’emplois, criant en France. On peut y ajouter, pour les jeunes, les salaires insuffisamment attractifs, l’envie d’entreprendre, le souhait de travailler dans l’économie numérique (Facebook, Uber, Airbnb, etc.). Pour les plus âgés, ceux qui ont déjà tout ou partie de leur carrière derrière eux, d’autres raisons sont évoquées, très bien exposées dans plusieurs ouvrages récents [2] : la fiscalité confiscatoire (elle-même source de chômage) ; le climat égalitariste, la méfiance vis-à-vis de la réussite ; et l’incertitude juridique.

Le célèbre think tank américain The Heritage Foundation publie chaque année un classement des pays les plus libres. Sont évalués le respect des droits de propriété, les dépenses publiques, la fiscalité, la corruption, la liberté des affaires, la liberté du travail, la liberté d’investir, etc. La France figure au 70ème rang mondial, au 33ème rang européen.

L’on ne s’étonnera alors pas, comme le titrait Les Echos il y a quelques mois, que « nos centres de décision prennent le large ». Et le quotidien économique de citer : « déplacement de la trésorerie de Total à Londres, localisation envisagée du siège en Suisse de l’entité résultant de la fusion entre Lafarge et Holcim, départ du PDG de Schneider avec son DRH et son directeur de la stratégie à Hong Kong… ».

Cela n’est pas anodin, comme l’explique Les Echos : « la présence des centres de décision sur un territoire a des effets directs : poids économique, masse salariale, retombées fiscales. Elle a également des effets indirects essentiels puisqu’ils attirent un large spectre d’activités à haute valeur ajoutée, des services aux entreprises jusqu’à la finance ou le tertiaire immobilier, en passant par le transport aérien. Enfin, les centres de décision appellent les centres de décision, pris dans une dynamique centripète qui positionne une métropole en haut de la hiérarchie mondiale ».

Bien sûr, la mondialisation accrue, l’organisation matricielle des entreprises, le développement des outils de communication favorisent le phénomène. Il n’en reste pas moins que des facteurs nationaux « positionnent la France en tête de peloton, depuis l’instabilité réglementaire et fiscale, la fiscalité confiscatoire sur les sociétés et les personnes, la perte de vitesse de la place financière qui clôt la boucle, en passant par la diabolisation des patrons ».

Dans son récent rapport consacré à la France, EY souligne que notre pays est en constant recul s’agissant des investissements étrangers. Car, il ne suffit pas de prendre les chiffres sans les comparer à ceux de nos voisins. C’est ainsi que certains se sont réjouis que le nombre de projets d’investisseurs étrangers soit en hausse de 18 % en un an. Mais, avec 600 projets, la France est loin du Royaume-Uni (887) et de l’Allemagne (763). De plus, les projets étrangers en France sont moins créateurs d’emplois que chez nos deux voisins. Enfin, la France n’arrive plus qu’au 5ème rang s’agissant de l’établissement des fonctions stratégiques (sièges sociaux, centres de R&D). Pour EY, « notre pays n’est plus incontournable ». Ainsi, « une entreprise qui ne possède pas encore d’implantation en Europe ne perçoit pas l’importance d’être dans l’Hexagone ». Comme l’écrit Frédéric Paya dans Valeurs actuelles du 28 mai 2015 : « La France est devenue une terre d’investissements d’ajustements plutôt que stratégiques ».

Les solutions économiques, fiscales et sociales sont connues. Un peu de courage politique de la part du gouvernement permettrait de redresser la situation. Pour autant, il ne s’agit pas d’oublier la sécurité, facteur de plus en plus important. The Economist Intelligence Unit a ainsi construit un indice qui mesure la sécurité digitale, sanitaire, celle des infrastructures et des personnes. Comme nous l’apprend Le Figaro Magazine du 19 juin 2015, trois villes asiatiques montent sur le podium : Tokyo, Singapour et Osaka. « Paris n’arrive qu’en 23e position mondiale, derrière New York (10e), Londres (18e) ou Francfort (20e), mais aussi, en Europe, Stockholm (4e) et Amsterdam (5e). Certes, la capitale française excelle dans le domaine sanitaire (5e) mais elle n’arrive qu’en 24e place pour la sécurité des personnes, en 25e pour celle des infrastructures, et en 32e position au palmarès de la cyber-sécurité ».

C’est probablement l’insécurité croissante en France qui pousse les juifs à faire leur aliyah, c’est-à-dire à rejoindre Israël. Alors qu’ils étaient presque 3 300 en 2013, les juifs français étaient 7 000 en 2014. Pour la première fois, les juifs français fournissent le plus gros contingent mondial de l’aliyah. La tendance ne devrait pas s’inverser en 2015 : l’État hébreu attend 10 000 nouveaux arrivants de France. Des chiffres qui, cependant, ne disent pas tout car nombreux sont ceux qui partent vers les États-Unis ou le Canada, pays plus accueillants pour les juifs que la France d’aujourd’hui.

Les retraités quittent aussi le pays. Selon un sondage d’Opinion Way, un senior sur trois souhaite s’expatrier. Parmi les destinations préférées : l’Espagne (16 %), le Maroc (13 %) et avant tout le Portugal (18 %). Il faut dire que le régime des résidents non habituels (RNH) est particulièrement séduisant : exonération totale d’impôts sur les pensions privées de source étrangère pendant 10 ans, à condition d’y vivre au minimum six mois et un jour par an.

Résumons-nous : retraités, juifs, jeunes diplômés dont de nombreux doctorants et chercheurs, entrepreneurs et créateurs, investisseurs étrangers, centres de décision des entreprises… tous quittent la France pour des cieux plus cléments.

La grève ou le rejet du collectivisme et de l’État-providence

Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Atlas Shrugged, bien sûr. Le roman d’Ayn Rand publié en 1957 aux États-Unis. C’est un livre américain majeur [3] qui n’a été traduit en français qu’en 2011 grâce aux éditions des Belles Lettres et à Alain Laurent, sous le titre La Grève. [4]

Dans cet ouvrage, il est question de la disparition de grands esprits : savants, entrepreneurs, artistes… Ces disparitions provoquent peu à peu crises et catastrophes et bouleversent la société au point de l’empêcher de fonctionner. Tous les parasites qui vivaient jadis aux crochets de ces créateurs de richesses sont les premières victimes de cet effondrement. Ayn Rand met ainsi en scène la pire des grèves, celle que nous avons le plus à craindre : celle des entrepreneurs.

Nous ne dévoilerons pas davantage les péripéties de ce roman de plus de mille pages, au suspense savamment dosé, dans lequel Ayn Rand dénonce magistralement le collectivisme, l’État-providence, l’ingérence toujours plus grande de l’État dans la vie des citoyens et démontre que, privé de son élite, le monde s’écroule.

Tout comme ceux du roman, les « grévistes » d’aujourd’hui ne font pas de bruit, ils ne manifestent pas, ne bloquent pas les routes, les gares ou les aéroports, ils n’agressent personne. Mais ils sont plus nombreux chaque jour à quitter une France qui s’en trouve chaque jour plus misérable.

[1] : Apec : association pour l’emploi des cadres.

[2] : Eric Brunet, Sauve qui peut !, Albin Michel, avril 2013 ; Jean-Philippe Delsol, Pourquoi je vais quitter la France, Tatamis, novembre 2013 ; André Bercoff, Je suis venu te dire que je m’en vais, novembre 2013.

[3] : Une enquête dans les années 90 donnait l’ouvrage comme le plus influent aux États-Unis après la Bible.

[4] : Ayn Rand, La Grève. Atlas Shrugged, Les Belles Lettres/ Fondation Andrew Lessman, 2011.

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